Par Léa Bourgès et Martin Julienne / TCamp
Article initialement publié sur Colibris LeMag

Angel et les autres "tcampers" à l'Arche Saint-Antoine

Depuis avril 2019, un groupe de 22 étudiants en fin de cursus et de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur participent à une formation nommée TCamp. Coélaborée par Colibris et le Campus de la Transition, cette formation propose un complément aux études traditionnelles autour du tryptique Tête/Corps/Cœur. Durant deux mois, une grande diversité d’intervenants abordent les questions de transition écologique, économique, énergétique, sociétale… ainsi que les enjeux majeurs du siècle à venir pour tendre vers une société plus durable (présentation de la formation ici). À mi-parcours de leur formation, les 22 étudiants sont partis une semaine visiter des écolieux en Drôme et en Ardèche. Récit.

Après 3 semaines de formation théorique et pratique (constats globaux, permaculture, gouvernance partagée…) au sein du Campus de la Transition, situé près de Fontainebleau, nous avons pris la route en direction de divers écolieux du réseau Colibris : les oasis. L’objectif : appréhender l’échelle locale de la transition à travers des pratiques telles que l’agriculture permaculturelle, l’écoconstruction ou encore la vie en communauté...

Yann Sourbier explique le modèle économique du Viel Audon

Dès le début de la formation, nous avons élaboré une série de questions posées à l’ensemble de nos intervenants. L’objectif ? S’inspirer de leurs expériences personnelles et professionnelles pour faire résonner, en chacun de nous, nos aspirations profondes, et nourrir nos projets individuels.

Ces questions, les voici :

1. Quels sont vos enjeux du moment, vos moyens d’action, et ceux auxquels vous aimeriez avoir accès ?

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

3. Quelle est votre dernière victoire ?

Nous vous proposons de nous accompagner lors de ce voyage, à travers la compilation de réponses très variées, qui reflètent la singularité de chaque personne rencontrée et la raison d’être profonde de chaque écolieu..

Embarquons donc en direction de l’Ardèche, de la Drôme, et du Vercors !

Le Hameau des Buis

Laurent Bouquet est entrepreneur de travaux forestiers de formation. Il rencontre Sophie Rabhi en 2003 et, séduit par son projet naissant de création d’un écovillage pédagogique et intergénérationnel, ils créent ensemble le Hameau des Buis situé près de Joyeuse, en Ardèche. Ce lieu de vie accueille aujourd’hui, en pleine nature ardéchoise, une cinquantaine d’habitants, un centre de formation, une école à pédagogie alternative pour des élèves de la maternelle au collège ou encore une ferme et une boulangerie. Nous rejoignons Laurent dans la bibliothèque, bâtiment lumineux et entouré d’arbres.

Une habitation éco et auto construite du Hameau des Buis

1. Quels sont vos enjeux du moment ?

"Notre principal enjeu du moment est de créer les conditions d'une cohabitation vraiment apaisée et pacifique entre les habitants du Hameau du Buis. En effet, nous traversons une période mouvementée depuis près d’un an, mais c’est passionnant. Cela nécessite de trouver des méthodes de résolution de conflit et de vivre-ensemble qui fonctionnent...”

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

"Si j'étais à votre place, je suivrais ce qui me procure le plus d'appétit dans la passion qui est la mienne, et j'utiliserais toutes mes connaissances pour rendre attractif les modes de vie que la planète peut supporter."

3. Quelle est votre dernière victoire ?

"Après un travail de deux ans, l'obtention d'un crédit de 500.000 euros sur 20 ans en décembre 2018. Cela permet de sécuriser le projet du hameau, en rachetant des dettes qui pesaient sur lui. C’est également un bon indicateur de la crédibilité économique des oasis auprès des financeurs institutionnels, ce qui est nouveau. Cela signale le potentiel de ce genre de projets sur le long terme." 

Changement de Cap

Manon est bénévole à Changement de Cap, une ressourcerie inspirée d’Emmaüs et porteuse d’un projet d’habitat collectif. L’objectif est de créer des ponts entre l’engagement social et la préservation des écosystèmes. Après une visite de la recyclerie de Rosières, en Ardèche, nous écoutons son témoignage empreint de confiance et de solidarité.

Manon Bourillon fait visiter l'une des deux ressourceries de Changement de Cap, située à Rosières

1. Quels sont vos enjeux du moment ?

"Lancer la construction de l'oasis de Darbres. Nos moyens d’action ? Nos petits bras, notre petite économie, notre petite tête et beaucoup de volonté. En outre, nous aimerions que le groupe trouve une organisation qui permette à tous les membres d'accéder au même niveau d'information et, ainsi, de participer à toutes les décisions. Un dernier besoin serait… les pépettes."

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

"Je partirais en Ardèche et j'élèverais des chèvres ! J'ai à peu près votre âge du coup... moi, j'ai fait le choix d'arrêter de travailler et de m'investir à fond dans un projet qui me semble avoir du sens."

3. Quelle est votre dernière victoire ?

"D'avoir déposé l'ouverture du chantier à la mairie !"

Le Viel Audon

Chaussures de randonnée aux pieds et ciré sur le dos, nous arrivons par un sentier de terre au Viel Audon, petit hameau perché dans les gorges de l’Ardèche, non loin de Balazuc. Nous sommes accueillis par Yann, les yeux pleins d’énergie et de malice. Il est membre de l'association Le Mat, partie prenante du fonctionnement du Vieil Audon, qui a été reconstruit pas à pas depuis 1970 à l'occasion de chantiers de jeunes. Aujourd’hui, le lieu continue d’accueillir des chantiers participatifs, mais également des voyageurs de passage au sein de l’auberge de jeunesse ou encore diverses associations participant à redynamiser le tissu local.

Le Viel Audon est situé dans les gorges de l'Ardèche, en contrebas de Balazuc

1. Quels sont vos enjeux du moment ?

"Aider au passage à l'acte. Il y a encore trop de gens conscients mais mous et pas assez de gens actifs, véritablement résistants. C’est-à-dire des gens qui prennent des risques, vivent autrement et témoignent de ça, disent que c'est possible."

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

"Je finirais le mieux possible cette formation. Ensuite, je me donnerais quelques mois pour trouver le lieu dans lequel je vais exploser au niveau de ma personnalité, de mon engagement, de ma paix sur terre. S'incarner dans un lieu c'est très important. Trop de gens flottent, voyagent, bougent... Pourtant, on ne peut pas imaginer la puissance de feu qu'on a parce que ça fait trente ans qu'on est au même endroit ; le nombre d'amis, de gens sur qui on peut compter et qui peuvent compter sur toi... C'est un trésor. Il faut vite trouver son biotope et s'ancrer." 

3. Quelle est votre dernière victoire ?

"J'ai réussi à monter une maison à ossature bois avec un permis de construire dans une zone agricole interdite à la construction. 90m² ! Le dernier travail d'aïkido administratif. Souvent, ce qui est légal est injuste socialement et écologiquement, et ce qui est écologique et solidaire est illégal. Il s’agit alors, pour rendre possible ce qui est nécessaire, de jongler avec l’administration pour faire bouger les règles."

Ardelaine

Après la découverte du Viel Audon, nous partons rejoindre sa fondatrice historique, Béatrice, soixante-huitarde toujours aussi énergique, sur le site de la SCOP qu’elle a aussi fondée, Ardelaine. Basée en Ardèche, cette entreprise de 60 salariés commercialise des produits à base de laine, mais pas que ! La structure a diversifié son activité, avec de la restauration et du tourisme, redynamisant le territoire et au-delà...

Béatrice Barras a cofondé Ardelaine en 1972

1. Quels sont vos enjeux du moment ?

"Mon enjeu personnel actuel, c’est le développement de structures d'hébergement pour poursuivre la revitalisation du territoire. Mes moyens d'actions actuels : une association qui a été aux côtés d'Ardelaine et qui sert de couveuse de projets. Les moyens que je recherche : l'argent..."

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

"Je me mettrais au boulot ! Il faut s'y coller quoi, si on veut que ça bouge ! L’important n'est pas forcément d'être intelligent ou de penser comme il faut, mais de faire. C'est très franco français ces inhibitions de l'action. Allez voir dans d'autres pays européens, il y a un autre rapport à l'action, et à l'action collective en particulier ! Les autres ils sont jamais comme ci comme ça ou je sais pas quoi... ils sont comme ils sont et il faut faire avec eux dans la différence."

3. Quelle est votre dernière victoire ?

"L’ouverture de notre restaurant et du labo de transformation alimentaire. Ça a été un combat. C'est un monde difficile, bourré de normes, de contraintes, et nécessitant un financement important. Je suis heureuse de voir que les équipes se sont appropriées ces contraintes et ont créé aussi de l'économie avec - une dizaine d'emplois. Ça, ça me donne beaucoup de joie."

Les Amanins

Nathalie est co-gérante et associée de la SCOP des Amanins. Fondé par Pierre Rabhi et Michel Valentin, ce centre agroécologique propose diverses formations liées au travail de la terre. Il héberge également une école primaire, une ferme et des gîtes. Assis en cercle, nous écoutons attentivement Nathalie nous partager avec enthousiasme l’histoire et le fonctionnement du lieu.

Les Amanins est un centre agroécologique aujourd'hui quasiment autonome alimentairement

1. Quels sont vos enjeux du moment ?

"Le travail autour de notre offre. Comme je vous l'ai dit, nous avons constaté que d'autres structures proposaient de plus en plus d'offres similaires aux nôtres. Des commissions travaillent sur ce sujets-là, vont voir ce qui se fait ailleurs. Jusque-là, aux Amanins, on a eu tellement à faire en interne qu'on a eu du mail à consacrer du temps pour aller voir ce que font les autres. Et c’est dommage, car ça nous nourrit beaucoup." 

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

"Je prendrais une année sabbatique pour faire du woofing. Picorer plein d'expériences de partout dans le monde."

3. Quelle est votre dernière victoire ?

"Le week-end "De ferme en ferme" qu'on organise ce week-end. C'est énormément de travail mais c'est fondamental de continuer à accueillir tous les ans les gens du coin... Voilà c'est ma dernière victoire, autre que mes 70 mails auxquels j'ai répondu avant votre arrivée !"

Ecoravie

Camille et Claire sont écoravissantes ! Elles habitent et s’impliquent dans ce projet d'habitat participatif intergénérationnel, Ecoravie, regroupant actuellement deux bâtiments de vingt-cinq logements. Au quotidien, le collectif expérimente les valeurs de solidarité, de sobriété heureuse et d'écologie qui l’ont amené à s’installer ici. Nous sommes très curieux car c’est le premier lieu que nous visitons qui est situé à proximité directe de la ville, à 10 minutes du centre-ville de Dieulefit. 

Claire et Camille ont raconté l'histoire et les dessous du fonctionnement d'Écoravie aux étudiants

1. Quels sont vos enjeux du moment ?

Camille : "L'une des stratégies à 5 ans est de devenir autonome à 40% sur le plan alimentaire. Et puis, on boucle le financement de nos bâtiments, soit 300 000€, plutôt avec des investisseurs particuliers qu'avec des banques..."

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

Camille : “Je ne sais pas ce que je ferais à votre place, je vous partage simplement mon expérience. Dans ma vie antérieure, je bossais comme une folle et j'avais l'ambition d'avoir un large impact social.  Quand j'ai eu des enfants, je me suis rendu compte que j'avais d'abord envie d'un bon équilibre de vie et d'un impact local fort. Alors j'ai changé de vie et j'ai mis mes compétences au service d'un projet qui a du sens.” 

Claire : “Moi je vous dirais : Engagez-vous ! C'est une occasion extraordinaire d'avoir une vie riche, en accord avec ses valeurs !"

3. Quelle est votre dernière victoire ?

 Claire : “L'implication des enfants dans la vie du lieu. Jusqu'ici, ils râlaient pour donner un coup de main lors des chantiers participatifs. On voit que ça change !”

L'Arche de Saint Antoine

Guillem a grandi à l'Arche de Staint-Antoine, en Isère, et vit maintenant au sein de la communauté permanente composée d'environ 60 personnes. Fondée en 1987, cette communauté appartient au réseau des communautés de l'Arche fondé par Lanza del Vasto en 1948. Toute l'année, ce lieu de vie communautaire œcuménique accueille des stages et des formations dans l'esprit de la non-violence et de la recherche de spiritualité.

L'Arche de Saint-Antoine est une communauté de 60 personnes fondée en 1987

1. Quels sont vos enjeux du moment ?

“Trouver mon équilibre entre travail à l'extérieur de la communauté, notamment les interventions en CNV que je propose dans des écoles, et mon investissement au sein de la communauté, qui demande également du temps."

2. Que feriez-vous si vous étiez à notre place ?

“J'irais voir des projets très différents. Il y a pleins de manières de vivre en communauté, il n'y en a pas une meilleure qu'une autre, et il y en a encore beaucoup à inventer. Je pense que la vie collective est l'avenir de notre planète. Nous devons réapprendre à vivre ensemble. Donc soyez des éponges, voilà mon conseil !”

3. Quelle est votre dernière victoire ?

“Au match de foot que l'on a fait pour Pâques ! Au niveau perso, je dirais savoir vivre et travailler tous les jours avec les mêmes personnes, malgré les conflits. Réussir à voir la personne qu'il y a derrière mon jugement, et continuer.”